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31 Mar 2010
Kamerun : Le cinquantenaire du sous-développement économique

Si l’initiative de célébrer les cinquante ans d’indépendance de notre pays et l’hommage rendu aux martyrs sont louables, la distance prise par le président Biya par rapport aux idéaux défendus par ces derniers pose problème.

Monsieur Paul Biya, emboitant le pas à Nicolas Sarkozy, a décidé d'organiser sur deux années pleines (2010 et 2011), le cinquantenaire des indépendances des ex-Kamerun oriental et occidental. Au passage, le chef de l'Etat du Kamerun a rendu un hommage appuyé aux héros et martyrs qui ont payé de leur vie l'indépendance et la liberté dont nous jouissons aujourd'hui.
Nous approuvons et encourageons autant l'initiative des festivités que l'hommage rendu aux patriotes morts pour l'indépendance. C'est un profond changement d'attitude et de langage chez M. Biya. Mais peut-on s'arrêter en si bon chemin ? Pour rendre véritablement hommage, ne faudrait-il pas réaliser les idéaux pour lesquels ces martyrs ont sacrifié leurs vies ? Ces idéaux se trouvent résumés dans le programme que ne cessèrent de décliner Um Nyobe, le père de la nation kamerunaise, Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié, à savoir :
- que les Kamerunais soient maîtres absolus de leur pays et de leur destin
- que le Kamerun soit uni en tant qu'Etat et que les Kamerunais soient unis en tant que peuple
- que le niveau de vie des Kamerunais sur les plans économique, social et culturel soit toujours et chaque jour plus élevé
Les points de vue peuvent diverger sur l'atteinte ou non des 2 premiers objectifs du programme que Um, Moumié et Ouandié nous ont laissé en héritage, il n'y a en revanche aucune possibilité de nier l'échec du 3e point.
Afin de comprendre ce qui a pu conduire à un tel échec, nous avons choisi de dresser le bilan économique du cinquantenaire. Il permet de voir dans quelle direction il faut désormais aller si l'on veut voir, dans 50 ans, un Kamerun et une Afrique souverains, maîtres de leur destin, avec des économies au moins émergeantes et des peuples fiers.

I- Bilan
1- La Structure De Production Est Restée Coloniale

50 ans après l'indépendance nominale de 1960, le Kamerun est un pays complètement sous-développé. Nous ne sommes ni un pays agricole, ni un pays industriel. La structure coloniale de notre économie est restée intacte. La production du Kamerun, en forte baisse d'ailleurs, n'a pas varié depuis l'époque coloniale ; nous produisons des matières premières forestières et agricoles : le café, le cacao, la banane douce, le coton, l'hévéa et le bois que nous exportons à l'état brut vers l'Occident, c'est-à-dire vers la France, les USA, et l'Union Européenne. La transformation locale de ces matières premières, quand elle existe, se limite au premier degré ; le second et le troisième degré de transformation, générateurs de plus-value sont opérés dans les industries occidentales. La production minière est presqu'exclusivement pétrolière ; elle suit le même cheminement que les matières premières agricoles et forestières ; elle est contrôlée à 80% par la France.
Matières premières agricoles, forestières et pétrolières auraient pourtant pu générer une vaste industrie de transformation et de conservation dans les domaines agro-industriels et chimiques.

Quelques exemples. Les panneaux de bois peuvent servir pour la construction de maisons à des prix raisonnables ; une entreprise canadienne estime que 9 des 10 régions du Kamerun peuvent recevoir des milliers et des milliers de logements en bois à un coût de F CFA 5 millions ; les logements, dans le sud des USA sont en bois. Les revêtements des logements (plafonds, placards, balcons, escaliers, parquets), les ouvertures des maisons (portes et fenêtres), les jouets, les habillages des appareils électroménagers, les meubles, les ustensiles de cuisine, les couverts y compris les tasses et les gobelets, tous ces produits peuvent relever de la filière bois. Une politique d'industrialisation à partir de la filière bois est susceptible de générer des milliers d'entreprises et de fournir de l'emploi à des centaines de milliers de Kamerunais.

Ce qui est vrai pour le bois l'est également pour le palmier à huile, l'hévéa, la banane douce, la banane plantain, le manioc, etc. Quarante ans après le début de la production pétrolière kamerunaise, aucune industrie chimique d'envergure n'est née de cette précieuse huile. Nous nous contentons d'exporter le brut et encourageons des commerçants à importer cosmétiques, parfums, plastiques, pneus et toutes sortes de dérivés du pétrole que nous pourrions produire localement, pour les besoins des Kamerunais et des Africains de la région Afrique Centrale.
Le président Ahidjo avait fait de l'agriculture la base du développement du pays. Une véritable aberration ! Etait-ce l'ignorance, l'incompétence ou la tromperie ? Toujours est-il que l'agriculture, chantée comme base du développement, ne reçut aucun soutien pour sa modernisation. Mais même moderne, l'agriculture ne permet pas d'engager le développement d'une nation, à moins qu'elle ne débouche sur l'industrie. La base de développement des nations c'est l'industrie. Pour ne pas l'avoir compris, l'Afrique Noire s'enfonce chaque année dans la pauvreté et le sous-développement.

Le paroxysme du ridicule est atteint lorsqu'on se rend compte que 50 ans après les " indépendances ", nos pays, pourtant désignés comme agricoles, n'arrivent pas à nourrir leurs maigres populations. D'après Cameroon Tribune du 20 janvier 2010, le Kamerun, en 2008, a importé 430.000 tonnes de riz ! De manière globale, les importations de céréales ont coûté au pays 200 milliards de F CFA en 2008 ! Un pays dit agricole où 70% de la population active s'occupe de l'agriculture et qui malgré tout n'arrive pas à produire suffisamment de céréales pour nourrir sa population ! On n'ose pas évoquer la situation des autres aliments comme les viandes de bœuf, de poulet et de cochon, les fruits et légumes, le poisson. Ce dernier est presqu'en totalité importé.

Le cinquantenaire de l'indépendance du Kamerun, c'est donc cela. Un échec total et global, un échec au départ et à l'arrivée. Quand on ne peut pas produire suffisamment de nourriture pour nourrir sa population, est-on encore digne de diriger un pays ? L'agriculture est un échec mais elle a au moins le mérite d'exister, même si cette existence est virtuelle. L'industrie nationale, elle, n'existe simplement pas. Le choix des régimes Ahidjo et BIYA a été simple et clair : tourner le dos à l'industrialisation du Kamerun. Choix imposé par les colonisateurs avant les indépendances, choix maintenus par les nouveaux dirigeants africains après les indépendances. Pour ce qui est du Kamerun, deux secteurs firent exception. Il s'agit du secteur brassicole : la défaite française en Indochine amena Castel à délocaliser en catastrophe ses usines du Vietnam et à les implanter à Douala. Castel contrôle à ce jour 80% du marché brassicole du Kamerun et de la Cemac. La deuxième exception fut le tabac avec la petite usine de Juan Bastos installé à Yaoundé, qui ne se développa guère en raison du monopole qu'elle avait sur le marché local.

L'arrivée de Sitabac et la libéralisation des importations donnèrent un coup de grâce à Bastos mais aussi à Sitabac. Nombre de Kamerunais et d'investisseurs étrangers, notamment indo-pakistanais se sont essayés dans l'industrie ; le résultat est l'existence de petites unités industrielles dans le conditionnement des alcools et des pâtes alimentaires, la fabrication de savon et de cosmétiques, quelques expériences isolées de transformation de cacao et de café bref, rien de substantiel, rien de grand. Le Kamerun n'a pas de politique d'industrialisation, le pays est un nain industriel. Parler d'industrie est excessif s'agissant de notre pays. On s'étonnera qu'on ne cite ni Pechiney (Alucam), ni Lafarge (Cimencam) parmi les industries. Alucam produit de l'aluminium en barres et lingots qui sont exportés pour être transformés en Occident. Il n'ya pas une grande différence entre Alucam et une industrie de production pétrolière. La preuve, en 60 ans, Alucam n'a pas généré un tissu industriel de l'aluminium dans notre pays, à l'exception notable de Socatral, filiale Alucam.
Quant à Cimencam, son impact sur l'industrialisation du Kamerun est nul. Important la totalité des intrants pour la production de ciment, Cimencam joue le même rôle que les grandes quincailleries qui importent le ciment de Turquie ou de Corée.
A l'évidence donc, dans les deux grands secteurs de la production des biens ; à savoir l'Agriculture et l'Industrie, le cinquantenaire dévoile un bilan négatif, l'échec est patent.

Qu'en est-il des autres secteurs de l'économie
2- Le commerce extérieur est structurellement déficitaire

Pour échapper à la dictature du secteur productif, les économistes ont pris l'habitude de nous proposer un carré dit d'as où les 3 autres côtés sont le commerce extérieur, le tableau des opérations financières de l'Etat (Tofe) et la politique monétaire. Examinons-les un à un.
Ce n'est pas un hasard si nos dirigeants observent un silence assourdissant quand il s'agit des performances du commerce extérieur. Notre balance commerciale est structurellement déficitaire. Depuis 15 ans, nous n'enregistrons que des déficits. Pour 2009, le déficit de la balance commerciale hors pétrole dépassera les 1000 milliards de F CFA (pour les 10 premiers mois de 2009 elle est déficitaire de 1060 milliards de F CFA !). Avec pétrole, la balance sera déficitaire d'environ 800 milliards ! C'est une situation inédite qui ramène l'économie kamerunaise aux standards du 19ème siècle ; en réalité, nous sommes redevenus une économie de comptoir colonial. Les développements faits plus haut sur la nature de notre production expliquent largement les contreperformances de notre commerce extérieur. L'activité économique du Kamerun se réduit désormais à importer les biens, de mauvaise qualité généralement, pour les proposer aux Kamerunais. Sur le plan du commerce extérieur, le cinquantenaire se solde par un lamentable échec. Dans le concert des nations, notre place devient infinitésimale, incapables que nous sommes devenus de vendre quelque bien moderne que ce soit aux autres nations. Le Kamerun subit la supériorité commerciale de ses partenaires.

3- Le Tableau des Opérations Financières de l'Etat est anachronique
Tel qu'il est élaboré, le budget de l'Etat est déconnecté de la réalité socio-économique du pays. Il n'est donc pas surprenant que trois années de suite, il y ait des excédents budgétaires de l'ordre de 400 milliards. Des excédents qui correspondent en réalité au budget d'investissement jamais complètement exécuté. Tel qu'il est élaboré, le budget d'investissement n'est pas l'aboutissement de projets élaborés, prêts à être exécutés si les financements sont bouclés. Ce sont des idées de bureaucrates, lesquels ne connaissent généralement pas le chronogramme qui mène un projet à exécution. D'année en année, l'essentiel du budget est consommé, sans que le pays ne se construise et ne s'équipe. On n'évoque même pas les gaspillages et les détournements.

Le Tofe traduit aussi une autre réalité, à savoir que l'économie de la nation emprunte résolument le chemin de l'informel. Il y a des années que le secteur informel a dépassé la barre des 50% dans la formation du PIB. Si l'on peut se réjouir du dynamisme des populations kamerunaises acculées à trouver des solutions dans l'informel pour pallier l'incurie de l'Etat, on doit légitimement se demander comment est-ce que l'Etat pourra continuer à assumer ses missions régaliennes si l'activité économique prépondérante sort du domaine formel. Autant dans la conception, l'élaboration que l'exécution du budget, l'Etat du Kamerun, 50 ans après l'indépendance, montre ses lacunes et nous convainc de ce que le bilan du cinquantenaire, même de ce point de vue là, est synonyme d'échec.

4- La Politique Monétaire hypothèque tout développement économique
Comme tout se tient, il n'était pas possible de construire une dépendance économique de l'Afrique française sans un chapeau monétaire. La monnaie étant, comme nous le savons tous, un instrument de souveraineté et un levier de politique économique. Ce chapeau s'est donc appelé zone franc. Véritable aberration politique et économique qui voit des pays aux économies inégales accepter de confier la gestion de leur monnaie à la puissance coloniale, se dessaisissant donc par la même occasion d'un instrument privilégié pour orienter, en toute indépendance, leur destin. Le franc cfa, qui fut au départ " les colonies françaises d'Afrique " et devint au final" la communauté financière d'Afrique ", ne fut longtemps qu'un sous-multiple du franc français auquel il était lié par une parité fixe. Tant que le franc français existait, le franc cfa pouvait au moins revendiquer une existence sous-jacente. Mais le franc français a disparu.

Le franc cfa serait aujourd'hui un sous-multiple de l'Euro. Mais fort curieusement, ce n'est pas à Frankfurt, siège de la Banque Centrale Européenne que le cfa est géré, mais plutôt à Paris, au Trésor français, où continue d'être logé le fameux compte d'opérations dans lequel doivent être domiciliés 50% de nos réserves de change ! incroyable ! De nombreuses dispositions scélérates de la zone franc en font un véritable carcan qui bloque tout développement des pays d'Afrique française. A titre d'illustration, le Kamerun a à ce jour 1400 milliards de F CFA dans le compte d'opérations. Les banques kamerunaises sont liquides. Mais les crédits à l'économie sont de plus en plus rares et la masse monétaire n'augmente guère. N'est-ce pas là la preuve de ce que le professeur TCHUNDJANG POUEMI appelait la répression monétaire ? Les entrepreneurs nationaux, patrons de PMI et PME sont exclus du crédit moyen et long. Ce dernier n'existe d'ailleurs pas. En revanche, toutes les activités d'importation de biens d'Occident sont encouragées et financées. Sans crédits, les entreprises de nationaux ne peuvent guère se développer. Le champ est laissé libre aux multinationales.
De quelque côté que l'on regarde, on ne voit aucun ancrage positif, aucune lumière. Notre économie est comme dans un trou noir, victime du cinquantenaire des " indépendances ", mais peut-être encore plus victime du cinquantenaire du néocolonialisme économique.

II- Alors, Que Faire ?
Le bilan est sans appel. 50 ans de politique économique néo-coloniale ont abouti à la déstructuration économique du pays. Le fait le plus emblématique de cet échec, ce sont les 20 années de soumission au FMI avec les fameux plans d'ajustement structurel qui ont complètement anesthésié notre économie. Au sortir des PAS, le Kamerun, qui apparaissait en 1960 comme un pays au potentiel économique prometteur pouvant devenir un pays émergent est désormais classé pays pauvre, très endetté, avec 40% de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté (c'est-à-dire vivant avec moins de 500 fcfa par jour). Le taux de croissance de l'économie ne dépasse guère 3%. Ce qui, en clair, signifie que notre économie ne réussit pas à créer suffisamment de richesses pour satisfaire les besoins de la population puisque cette dernière croît au rythme de 3% par an.

L'honnêteté et le courage manquent aux dirigeants néo-coloniaux de nos pays pour avouer qu'ils se sont fourvoyés. La rupture s'impose comme préalable à tout nouveau départ. Rompre avec le modèle économique colonial de rente sur et de prédation de nos richesses, remettre en cause le système d'exploitation esclavagiste de notre main d'œuvre, dénoncer et sortir de la division internationale de travail dans laquelle nos pays n'ont pour seul rôle que de fournir à l'état brut et à bon prix les matières premières agricoles, forestières, minières et humaines, telle est la voie qui permettra de se réapproprier notre destin économique. Le combat pour se réapproprier notre destin économique ne peut être dissocié du combat que mènent nos peuples pour le changement démocratique et l'émergence de nouvelles classes de dirigeants africains patriotes et résolument engagés auprès de leurs peuples.

Ce leadership politique est une condition nécessaire pour repartir du bon pied. Autrement, comment pourrions-nous sortir de la zone franc, dénoncer les accords secrets de coopération, démocratiser en profondeur nos sociétés, définir souverainement nos priorités économiques ? A cet égard, l'exemple de la sous-région Cemac peut servir d'expérimentation pour les combats à venir. Région potentiellement la plus riche d'Afrique, la zone Cemac est politiquement et socialement la plus attardée. Normal, c'est la région la plus aliénée aux réseaux françafricains avec une classe dirigeante illégitime et sans ancrage dans le monde moderne. Les patriotes de l'Afrique Centrale ont le devoir de fédérer leurs combats et leurs imaginations pour sortir notre région de l'arriération et du sous-développement politique, économique et social.

ABANDA KPAMA *
* Homme PolitiqueManidem

   
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