31 Dec 2009
Témoignage : Esquisse de requiem pour Dieudonné Angoula Mbeng
Eloge funèbre en hommage à l’ancien Directeur des Télécommunications mort en prison dans le cadre du « Mounchipougate ».
Fils Yézoum, prince de la grande tribu, l’heure est venue pour toi de quitter le monde des vivants pour l’arrière case où tu retrouves ta chère Esther, tes parents Daniel Mbeng et Madeleine. Dieudonné, c’est à toi que je voudrais m’adresser car ceux et celles qui veulent lire ce texte et prendre ta défense se font rare – alors outre tombe, je souhaite que tu emportes avec toi ces mots, que tu les transmettes à ceux et celles que nous avons aimés ici. Je sollicite ton indulgence en premier pour les différents lapsus qu’il pourrait y avoir dans mon propos. Je laisse le soin à ta sœur cadette, Rosalie, de circonscrire un jour ta personnalité, celle qui a encadré ses nombreuses sœurs, celles qui perdent en toi leur unique frère. Je vous laisse, madame, de dire à Guy Daniel aujourd’hui héritier mais aussi aux petits enfants, quel homme fut votre frère, car ce n’est pas Dieudonné Angoula qui était un voleur, ce sont ceux qui l’ont embastillé qui sont une erreur de l’histoire de notre pays.
Tu diras... Quant à moi, c’est comme parent d’élève que je t’ai rencontré : aux bras de ton épouse Esther, vous veniez tous les deux voir votre fils dans l’internat dans un lycée de la place. Tu quittes donc le monde des vivants à 65 ans, dans un pays où l’espérance de vie est passée de 59 ans en 1982 à 47 ans aujourd’hui. On dira donc que tu as fait vos vieux jours. Avec toi s’achève une génération, celle des hommes et des femmes qui se sont tués à la tâche dès les années 70 parce qu’ils ont cru à l’indépendance de notre pays. Parce que la génération justement des années 70, les quadra d’aujourd’hui arrivent aux affaires avec un œil critique, nous pouvons te confier nos inquiétudes et nos soucis.
Dieudonné, tu as été témoin de la double descente aux enfers de notre pays. L’enfer carcéral, tu l’as connu dans ta chair et dans ton esprit. Tu n’as pas eu la joie de connaître la retraite, dans ta profession. A ce titre, tu es donc témoin que, aujourd’hui, personne ne peut plus jouir d’une paisible retraite car précipité dans la tombe par une absence de tout. Quand par miracle, il arrive à la retraite, l’Etat finit par user tout désir de repos en lui car privé de la maigre pension qui devra lui permettre de subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Aujourd’hui, il doit aussi continuer à subvenir aux besoins de sa progéniture. Tu diras à Marcel Nguini, le premier magistrat du Cameroun indépendant, que les Droits de l’Homme sont bafoués et que les juges ont perdu le sens et la latitude de dire le droit.
Tu diras à Me Toussaint Ngongo Ottou, que les avocats ont déserté le prétoire pour une course effrénée vers la mangeoire nationale, au grand mépris du serment qui est le leur et que je me permets de rappeler ici : "Je jure, comme Avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité". Tu diras à Bernard Fonlon, que l’offre intellectuelle a disparu dans notre pays ; dis à Ruben Um Nyobè que le pays sombre dans une nébuleuse de malédiction. Après son sacrifice à la suite de ceux de Martin Paul Samba, Douala Manga Bell, beaucoup trop de victimes innocentes ont suivi sans assouvir la soif de sang du pouvoir, sans jamais poser les bases d’une réconciliation profonde et conséquente dont nous avons besoin. Tu diras au professeur Tchundjang Pouémi que nous, ses cadets, avons déserté les amphithéâtres de nos universités, des laboratoires de recherches pour nous consacrer à des «appels» d’un autre genre. Nous sommes aujourd’hui incapables d’enseigner et de construire un avenir pour la jeunesse de notre pays. Nous avons organisé de façon méthodique l’exclusion de la catégorie la plus valeureuse de notre pays de la gestion des choses de la cité.
Dieudonné, je te prie de dire à Engelberg Mveng que malgré la technologie et les ordinateurs, nous sommes incapables de nous mettre debout pour concevoir un avenir qui tienne compte de notre histoire, de notre présent et surtout de notre avenir. Voilà pourquoi chez nous, les années passent et se ressemblent. Dieudonné, tu diras à Roger Gabriel Nlep, qu’être fonctionnaire n’est pas encore considéré comme un service mais un appel à asservir le peuple. L’Etat nous donne un salaire non pas comme un juste prix des services à lui rendus, mais simplement comme une faveur qu’il nous accorde. Si au pays de nos ancêtres, je veux dire au pays des Bekons, il existe un quartier des serviteurs fidèles de l’Etat et des vrais nationalistes, alors n’oublie pas de saluer de notre part, Jean Marc Ela, Ossendé Afana, Ernest Ouandjè, Félix Rolland Moumié et son épouse Marthe, elle sera certainement en compagnie d’Esther, ton épouse.
Permets que je te confie encore nos soucis, ceux de notre génération, celle des fonctionnaires et des ouvriers de la Nation, celle de nos coutumes car tu demeures un Prince Yézoum. Un pont s’est écroulé entre les deux mondes. La famille est mise à rude épreuve par des pratiques de soumission sexuelle pour la promotion d’une certaine élite, une élite douteuse. Transmets nos excuses et nos repentirs à Fouda Mendoumou, à Ewondo Fouda Tsogo, à Omgba Bissogo, à Essomba Ngo Ndzigui, à Nguele Mendouga, à Jacob Nkodo, à Zeh Nnanga. La jeunesse, aux abois, ne sait plus comment respecter les parents qui préfèrent les avoir pour épouse, époux que comme progéniture. Ça ne justifie pas la démission de cette jeunesse; une bonne frange a des mains salies par le sang, je suis certain que nos ancêtres ne vont pas rester sourds encore pendant longtemps. Prince Dieudonné Angoula Mbeng, la violence couve à tous les niveaux de notre société, fruit des divisions créées par le régime en place, voila pourquoi les tiens t’ont abandonné pour une miche de pain dans un secrétariat général dans un ministère, pour une place dans une cellule de communication, pour un rang d’ambassadeur.
Réconciliation Tu diras à Mongo Beti que Titus Edzoa est toujours en prison et, avec lui, de nombreux autres camerounais sans espoir que justice leur soit un jour rendue malgré l’appel de quelques uns d’entre nous ; très peu nombreux à mon goût. Voilà pourquoi la devise de notre pays a été bradée, d’où les suicides collectifs que nous connaissons avec les catastrophes ferroviaires et des noyades dans les puits de pétroles qui ne profitent pas au peuple. Notre pays a soif de réconciliation; voilà pourquoi nous voulons voir autour de la table Ruben Um Nyobè, André Marie Mbida, Ahmadou Ahidjo. Nos seigneurs Mongo et Ndongmo accepteraient volontiers d’en être des facilitateurs. Oui, tu leur diras que l’art est embastillé à travers les artistes musiciens et les journalistes. Que la pensée et la dignité sont prisonnières d’un système suicidogène.
Si les morts ne sont pas morts comme nous l’avons appris tout au long de l’histoire de notre peuple, alors toi et les autres, joignez-vous pour une reprise en main de notre pays, introduisez nous dans le train de la prise de conscience collective pour la reprise en main de notre souveraineté. Moi, comme beaucoup ici, trop peu je sais, n’avons pas vraiment compris toute cette histoire qui t’a conduit à la mort loin des tiens, loin d’Esther, loin de ton père et de ta mère, privé de l’amour de tes sœurs et de tes enfants ! Voilà pourquoi j’ai pris la parole aujourd’hui, afin que les peuples des deux rives du fleuve puissent se faire leur idée. Tu as été un serviteur de l’Etat et un dépositaire des traditions d’un peuple, voila pourquoi ici je te lie aux vivants et aux morts, délié de toute condamnation, lavé de tout soupçon afin que tu sois le père rien que le père, le papa rien que le papa, le grand père, le fils, le frère, le gendre, rien que cela. Ainsi, tu plaideras pour plus de justice dans la Nation camerounaise et dans les familles.
* Prince MENYU M’EWONDO
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