12 Jan 2010
Johnny Hallyday : Aussi dur que du bois
Il vient de quitter la clinique Cedar-Sinai de Los Angeles en révélant, "j'ai vu la mort". En France, on compare la popularité de " l'idole des jeunes " à celle de Michael Jackson.
André Elimbi était à Radio Cameroun le type de reporter qui suscitait des vocations auprès des jeunes en l'écoutant ou en le regardant dans ses œuvres de journaliste. Il déplaçait son grand corps avec une aisance surprenante. Son timbre vocal était clair, tendre et perçant. Lorsque l'arrivée de Johnny Hallyday au Cameroun fut confirmée pour ce mois de février 1968, c'est André Elimbi qui est désigné par le service de reportage pour faire vivre en direct de l'aéroport de Yaoundé, l'arrivée de cette grande vedette de la chanson française. Johnny se rendait ainsi pour la première fois en Afrique au sud du Sahara. Il avait de très nombreux fans au Cameroun. Dans les écoles et collèges de Yaoundé et de Douala surtout, il y avait des "clubs Johnny"; des jeunes portaient des blousons en cuir à son effigie, ils simulaient ses pas de danse. Johnny au Cameroun, on n'était pas loin d'une hystérie collective.
André Elimbi, en parfait reporter, avait choisi de partager l'émotion de l'évènement aux auditeurs de Radio Cameroun. Le journaliste s'approcha de l'aéronef, tendit son micro vers l'appareil pour prendre le son et enchaîna : " le bruit que vous entendez là est celui de la caravelle qui transporte Johnny Hallyday, la grande vedette internationale de la chanson… ". A ces mots, des clameurs et des cris de joie retentirent des maisons dans les quartiers. Indépendance Hôtel, le meilleur établissement de la place à l'époque avait été réservé pour accueillir Johnny et sa suite. Un grave incident se produit avant même que la star n'ait pris possession de ses appartements. Au restaurant de l'hôtel, déjeunait un diplomate centrafricain en mission à Yaoundé. Lorsque celui-ci aperçoit Johnny les yeux derrière d'épaisses lunettes noires, il se précipite sur son idole, ôte les lunettes de la vedette sans son avis afin de bien contempler la face de Johnny. Fidèle à lui-même, d'un violent crochet de droite, Johnny envoie le diplomate ensanglanté sur la moquette. La panique est générale. La Présidence de la République est aussitôt saisie ; le chef de l'Etat personnellement ordonne que Johnny soit réembarqué immédiatement dans le même avion qui l'avait transporté de Paris. La déception des milliers de fans est immense.
L'Effort Camerounais, cet hebdomadaire d'obédience catholique jouissait d'une grande audience. Son éditorialiste, l'abbé Jean Paul Bayemi était une autorité morale autant respectée que redoutée. Chaque fois qu'il se produisait un problème important, toute la classe politique et l'ensemble du corps diplomatique attendait fermes l'éditorial de L'Effort Camerounais que signait naturellement ce prêtre. Il savait combiner avec une rare aisance le français, le grec et latin dans ses articles. Chaque mot avait son poids, chaque phrase avait son sens. L'éditorialiste chuta son papier du lendemain en ces termes : " Johnny Hallyday n'a jamais dissimulé son mépris pour les Noirs surtout ceux du continent ; mais pour ce chanteur, le franc Cfa n'a ni odeur, ni couleur… ". A la lecture de cet article, le mythe de Johnny s'effondra pour de centaines de milliers de ses fans. Comment continuer de fantasmer pour une vedette qui n'a que du mépris pour les Noirs ? Comment expliquer autrement que par le mépris le comportement de Johnny qui frappa aussi durement un diplomate centrafricain ?
Elvis Presley Johnny Hallyday traîne derrière lui une réputation de casseur, de frappeur et de turbulent. Il n'a jamais été ce garçon ayant bénéficié de toutes les tendresses familiales, ni d'une éducation classique. Il n'avait pas non plus fait des études à proprement parler. Il se contenta des cours de chant et comédie de niveau moyen. D'ailleurs dans une de ses chansons produite au milieu des années 1970, il rappelle : " Je suis né dans la rue ". L'enfance de Johnny n'a rien de plaisant. Il s'appelle Jean Philippe Léo Smet à sa naissance le 15 juin 1943 à la Cité Malesherbes à Paris. Son père, Léon Smet d'origine belge s'établi dans la capitale française, sans une occupation décente. Il n'avait pas encore divorcé de son premier mariage lorsque Jean-Philippe Léo vient au monde par son union avec Huguette Clerc. Le père ne peut pas avoir la garde de son fils dans ces conditions ; le petit Jean-Philippe sera donc confié à sa tante maternelle, Hélène Mar qui va poursuivre l'éducation de son neveu en même temps que ses deux filles dont l'une d'elle, Desta, se mariera d'un artiste américain du nom de Lee Hallyday. Cet artiste semble-t-il avait une grande influence sur le jeune Jean-Philippe, d'où la très probable origine du nom d'artiste que porte Jean-Philippe Léo Smet : Johnny Hallyday.
Le 2ème arrondissement de Paris a des points mythiques ; l'un d'eux est la rue Drouot. Le cardinal Richelieu y vécu; une bourse des manuscrits des époques lointaines y est intallée. C'est à Drouot que, lorsque le rock prend racine en France, le "Golf Drouot" devient un centre des répétitions. Le jeune Johnny y est emmené pour reprendre et adapter les rythmes du Country américain. Johnny est surtout ébloui par Elvis Presley, celui que les Américains appellent " The King ". Elvis chante, la guitare en bandoulière, les jambes écartelées dans un pantalon de cuir noir, les bottillons aux bouts pointus, les talons étirés par le devant, le blouson de cuir sur les épaules. Johnny affectionne ces tenues. Il les reprend à son compte. Vient ensuite le geste ; il a le déhanchement, le jeu de jambes, le regard et l'indexe pointés sur les spectateurs ; cela aussi, c'est ce que Johnny aura pris de son maître Presley.
Johnny n'est pas encore connu du grand public lorsqu'il s'exerce à ressembler à Elvis Presley au " Golf Drouot ". Le 18 avril 1960, il fait sa première apparition à la télé. Le public découvre un beau garçon blond aux yeux bleus, coiffé comme son idole américaine, Elvis Presley. Johnny n'a alors que 17 ans. C'est Line Renaud qui le convie pour son premier plateau télé minutieusement répété. Etre aux côtés de Line Renaud, c'était déjà en soi une grande promotion pour un artiste en herbe. Line Renaud est belle. Elle brille de mille étoiles. Elle fait vibrer les grands cabarets parisiens, du Crazy Horse au Moulin Rouge, sans laisser Pigalle et Folies Bergères. Quand Line Renaud chante " Ma cabane au Canada ", le succès est immédiat. Sa douce voix, son regard langoureux font oublier qu'il y a aussi dans le même pays, Piaf, Régine, Barbara ou Dalida ; mais la grâce de Renaud l'emporte sur les autres. Quand Johnny monte sur le plateau télé, Line Renaud le présente comme " chanteur d'origine américaine ". C'est une gaffe. Johnny n'avait jamais traversé la Manche ; il n'avait jamais été non plus outre-atlantique. S'il pouvait à peine baragouiner quelques mots en anglais, c'était grâce à sa proximité familiale avec Lee Hallyday. Comment pouvait-on donc s'accommoder d'un mensonge aussi préjudiciable ? Charles Aznavour, ce grand parolier d'origine arménienne avait beaucoup d'estime pour le jeune Johnny ; il sait que le mensonge fabriqué par Line Renaud ne portera pas à long terme bonheur au chanteur montant ; il lui conseille donc de trouver rapidement une formule pour rétablir la vérité.
L'idole "Laisse les filles" et "T'aimer follement" que Johnny chante sont des succès. Il a 18 ans, il doit interrompre sa carrière qui ne faisait que commencer pour effectuer le service militaire obligatoire en Offenbourg en Allemagne. Le phénomène Yé-Yé bas son plein. Il est abondamment amplifié dans " Salut les Copains " et dans " Mademoiselle Age Tendre ". Les deux magazines jeunes sont très prisés. Jean Marie Perrier, né à quelques jours d'intervalle avec Johnny, est le photographe attitré de Slc. Il accompagne Johnny partout, il est par procuration, aussi célèbre qu'Eddy Mitchell, Frank Alamo, Adamo, Richard Anthony, Françoise Hardy, Sylvie Vartan ou Sheila. Lorsque Johnny rentre du service militaire, il ramène " Souvenir, Souvenir ". Trini Lopez avait chanté le premier la version anglaise de ce twist ; on swingue sur un pied en faisant les cercles.
C'est un double succès pour Johnny : d'abord il venait de réussir ce que personne n'avait osé avant lui : chanter le rock ou le twist en français. On avait répandu l'idée selon laquelle le rock, se chantant avec beaucoup de contraction et de suppression de certaines syllabes, ne pouvait se chanter dans une autre langue que l'anglais. Ensuite, " Souvenir, Souvenir " sera un succès historique. Jean Marie Perrier propose à l'éditeur Vogue, pour la pochette du disque vinyle, une belle image de Johnny prise pendant son service militaire ; il est photographié en tenue kaki, son béret militaire accroché sur l'épaulette gauche. Cette photo est le symbole du chanteur beau garçon, patriote et talentueux. Elle contribue en plus du talent, à signer le pacte avec les jeunes et le peuple français. Johnny s'appelle désormais " l'idole des jeunes ". Ce serait plus tard un titre de son répertoire.
Chuck Berry Johnny est très ami à un autre chanteur nommé Jean Jacques Debout. Celui-ci n'avait pas le succès et le talent de son ami qui lui faisait carrément ombrage, sans qu'il s'en plaigne pour autant. Jean Jacques Debout est par ailleurs très ami à Eddy Vartan, producteur de disques. Eddy Vartan présente à son ami sa petite sœur, une fille belle, blonde d'origine bulgare. Elle s'appelle Sylvie Vartan. Un soir Jean Jacques Debout emmène Johnny chez Sylvie. Toute la soirée, Sylvie n'aura d'yeux que pour Johnny au point à caresser sa cuisse dans son pantalon jean. Jean Jacques comprend que tout est perdu pour lui. Il conseille à Johnny de "foncer ", que tout était à lui En août 1965, Sylvie et Johnny se marient. C'est le mariage du siècle. Jean Marie Perrier immortalise l'évènement dans Slc. Sylvie vole de succès en succès, Johnny aussi. David, le fruit de cette union vient au monde l'année suivante.
En 1966, Johnny interprète " Le Pénitencier ".La version originale " The House of the rising sun " avait été chantée par un trio anglais, The Animals. Ce groupe crée en 1962, s'était disloqué 5 ans plus tard, laissant désemparés les mordus du country. Il rivalisait sérieusement les Ratles, les Beatles, ou les Rolling Stones. The House of the rising sun était fredonnée dans tous les Etats-Unis, en Grande Bretagne ; Le Pénitencier le sera pareillement dans l'espace francophone. Le titre sera encore plus popularisé par l'intrépide Bob Dylan. Cette reprise consacre définitivement Johnny comme vedette mondiale. Il affirme pour de bon sa préférence pour le rythme anglo-saxon. Il reprend sur trois volumes qu'il dénomme " les rocks les plus terribles ", la plus part de grands succès du guitariste noir américain Chuk Berry, génie incontesté par sa doigté et par sa roulette et ses jeux de jambes sur scène ; il s'agit notamment de : Carole, Johnny revient, Suzie, Belle, Au rythme et au blues…
Au début des années 1970, Johnny rentre dans une période psychédélique ; il se consacre à la musique bluesy. Il chante alors " Jésus Christ est un hippie ". Les médias accusent les amis de l'artiste, Jacques Lanzmann, Jacques Dutronc et le journaliste Philippe Labro d'avoir concocté des " paroles hérétiques " pour Johnny. Le Vatican réagi vivement, menace le chanteur d'excommunication ; il demande à toutes les radios de la planète de boycotter cette chanson blasphématoire. Sur la même mélodie suivront : " J'ai un problème " qu'il chante pour la première fois en duo avec Sylvie ; c'est un énorme succès artistique. Dans le registre du Rythm' and blues, Johnny interprète les titres d'Otis Redding ; "Aussi dur que du bois " lui réussit particulièrement. Johnny Hallyday est une énigme et une légende en France. A 67 ans, il porte un corps qu'il torture, malmène à volonté car, il se croit increvable. A peine sorti de son coma à Los Angeles, il demande à son épouse Laeticia : " alors, on se casse quand ? … Je suis quand même Johnny Hallyday ". Nicolas Sarkozy, quand il parle de Johnny, ne cache pas ses émotions : " je suis son premier fan ". Comme la plupart d'artistes, sa vie sentimentale n'est pas des plus sereines : il s'est marié cinq fois, deux fois avec la même femme : Adeline Blondieau, la fille de son meilleur ami et guitariste Long Chris.
Répère 15 juin 1943 : naissance à Paris Eduqué par sa tante Hélène Mar 1957 : Cours de chant au Golf Drouot Profession : chanteur et acteur Genre musical : Rock'n' roll, Variétés, blues et country Instrument : voix et guitare Discographie : 1000 chansons 1960 : Service militaire à Offenbourg 18 avril : 1er plateau télé Marié : 3 enfants
Xavier Messè
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